Tout ce que nous, drag queens, souhaitons, c’est que vous soyez vous‑même
Vidéo : André Kloer
Texte : Tim van Erp
Photo : Jon Haywood
Devenir Ambassadeur de Pride figurait depuis des années sur la liste de souhaits de la drag-artist Janey Jacké (33). Cette année, c’est enfin arrivé. Peut-être au bon moment. « J’ai le sentiment d’être vraiment prête maintenant. »
Tout va bien, même très bien, pour Janey Jacké. « Chaque année c’est mieux et mieux. Je suis heureuse, je travaille dur et très contente de la tournure des événements. Je ne peux en dire autrement. » Janey faisait déjà son chemin depuis des années comme drag queen à Amsterdam quand, grâce à sa participation à la première saison néerlandaise de RuPaul’s Drag Race en 2020 elle est devenue connue à l’échelle nationale. Elle a terminé deuxième. Deux ans plus tard, elle a participé à RuPaul’s Drag Race: UK vs The World, une version internationale allstars du programme. Elle est allé jusqu’à la demi-finale.
Ensuite, elle ne s’est pas arrêtée. Elle est devenue jurée pour l’émission de RTL4 Make Up Your Mind, dans laquelle des célébrités se produisent en drag. Elle a participé à Wie is de Mol?. L’an dernier, elle a remporté le championnat européen de drag. Et a participé à Miss Continental aux États-Unis, où elle a pris la sixième place et est devenue la première participante européenne à gagner la Talent Round. « Chaque année mieux et mieux » résume assez bien la chose.
Janey est née il y a 33 ans sous le nom de Justin Mooijer et a grandi à Volendam. Quand quand elle se promène en tant que Justin, Janey n’est jamais loin – comme en témoignent ses ongles acryliques longs et ses sourcils rasés. Dans son portrait en tant que Pride Ambassador, on la voit cependant en pleine gloire en tant que Janey herself. Y compris son message caché envers le thème LOVE : sa robe, conçue et réalisée avec amour.
Ses premiers pas en tant que drag queen, elle les a faits à seize ans lors d’une fête chez une amie – face à toute l’attention et les compliments, elle a immédiatement compris qu’elle avait du talent. Dans la vie nocturne d’Amsterdam, elle a affiné ses compétences, sous l’aile de quelques autres queens connues.
Il n’est donc pas surprenant que Janey ait toujours été très impliquée dans Pride au fil des ans. « J’ai eu tellement de belles opportunités. Me produire, bien sûr, sur différents bateaux par exemple. J’ai animé la closing party sur la Dam et eu la chance d’annoncer des artistes formidables : Melanie C, Eleni Foureira, Conchita Wurst. Toutes ces fêtes spéciales, la folie sur la Reguliersdwarsstraat… impossible de n’en citer qu’un. C’est surtout le sentiment global que Pride me donne chaque année : amour, rassemblement et inspiration. »
Vent droit et glacial
Quand l’organisation de Pride l’a appelée pour lui demander d’être Ambassadrice, Janey n’était pas vraiment surprise. « J’espérais pouvoir faire ça depuis un moment. Mais je dois dire que ça semble être le bon moment. J’ai le sentiment d’être vraiment prête maintenant. Il y a quelques années, j’étais peut‑être encore en quête : qui est Janey et que représente‑t‑elle ? Grâce à Drag Race, nous avons été propulsées au monde en groupe et les différences entre nous se voient plus clairement. Je sais maintenant le message que je veux porter. Ce message, je le partage aussi dans des talks que je donne, par exemple dans des écoles et des entreprises. J’y parle de ce qui nous rend uniques et de ce qui nous unit. On parle souvent des différences entre les gens, mais nous voulons tous les mêmes choses : être aimé·e·s, entendu·e·s, inspiré·e·s. Si on abordait davantage les choses par ces points communs, il y aurait peut‑être moins de polarisation, de haine et de discrimination. »
Car le vent droit et glacial qui souffle en ce moment la préoccupe. « Surtout tout ce qui se passe aux États‑Unis. Ça m’inquiète énormément. Comme le monde entier, je pense. J’y ai travaillé et participé à des compétitions, et j’ai aussi des amis et collègues qui y vivent. Où cela va‑t‑il pour eux, qu’est‑ce que les actions de Trump signifient pour leur vie ? Ici, aux Pays‑Bas, nous avons aussi un gouvernement de droite, mais au moins aucune loi n’est en train d’être annulée. »
Dans le climat politique et social actuel, les drag‑artists essuient beaucoup d’attaques : « On pense parfois que nous voulons influencer les gens ou ‘convertir’ les enfants à notre mode de vie, par exemple avec des séances de lecture. Ce n’est absolument pas ce que nous faisons. Tout ce que nous voulons, c’est que chacun·e soit soi‑même. Que vous vous autorisiez, ainsi que les autres, à être vous‑même. Parfois, quand je vois des commentaires négatifs en ligne, j’entre dans la discussion pour expliquer la réalité. Mais je sais que cela n’a souvent pas de sens : certaines personnes ne veulent ni apprendre ni comprendre. Je préfère me concentrer sur celles et ceux qui viennent aux spectacles ou regardent les émissions où je participe. Créer du lien avec eux est bien plus important. »
Ciblée avec des M&M’s
Dans la rue, heureusement, Janey constate peu de cette haine en ligne. « Je sais qu’il se passe aussi des choses désagréables dans la vraie vie, mais heureusement j’en suis peu victime. En partie parce que je ne m’en rends parfois pas compte. Un effet secondaire de la célébrité : je ne vois pas toujours quand on me regarde ou quand on parle de moi. Mes ami·e·s le remarquent avant moi : ‘Tu as vu comment cette personne te regardait ?’ Non, je ne l’avais pas vu. Ni quand c’est positif, ni quand c’est négatif. Je vis simplement ma vie. »
Janey raconte que lorsqu’elle se promène en drag dans la rue, elle reçoit surtout des compliments et des remarques affectueuses de la part des passants. Cela n’empêche pas qu’il existe un côté sombre. « Récemment, j’étais en voiture en direction d’Amsterdam, avec des lunettes de soleil roses et un manteau en peau de mouton. En entrant dans le parking, un groupe de garçons s’est mis à crier et à lancer des M&M’s sur ma voiture. Je me suis dit : quel accueil chaleureux dans la ville que j’aime tant. » Cela lui a‑t‑il fait peur ? « Non. J’ai surtout trouvé ça drôle et, vraiment, très triste. Je me suis demandé : qu’est‑ce que ça apporte ? Je ne comprends pas pourquoi ma présence déclenche une telle réaction. » Elle se reprend : « Non. Pas ‘déclenche’. Parce que je n’ai rien fait pour ça. »
Elle n’a plus peur si facilement. « J’ai choisi consciemment de ne plus laisser cette peur entrer. Il y a quinze ans, on m’a battu à Volendam, d’où je viens. La période qui a suivi a été terrible. Je suis devenue paniquée : puis‑je encore prendre cet itinéraire ? Si ces garçons montent dans le bus, ne vaut‑il pas mieux que je change de place ? Je ne voulais pas vivre comme ça. Alors je n’autorise plus ce sentiment. »
Plus facile à dire qu’à faire ? « Oui, beaucoup de gens me le disent. Mais pour moi ça marche. J’espère pouvoir être un exemple pour d’autres. Bien sûr : j’ai aussi des jours moins bien. Et il est toujours important d’écouter son instinct et d’évaluer la sécurité des situations. Mais cette peur permanente — je ne la voulais plus. »
Avec l’ambassadeurschap de Janey vient, main dans la main avec son message inspirant, aussi une dose de divertissement. « C’est automatique quand on est drag queen, tout comme il y a automatiquement une nuance politique dans la drag. Je suis une artiste de divertissement : il s’agit de s’amuser et de célébrer la vie. Une larme et un rire. Cet aspect divertissement rend les choses plus légères et plus humaines. Ce n’est pas une conversation de politicien en cravate, mais une façon plus accessible de créer du lien. » Alors comment Janey va‑t‑elle remplir précisément son rôle d’ambassadrice ? En faisant référence à Lady Gaga, elle rit : «No sleep! Bus, club, another club, another club, plane, next place ! » Clair : ça va être unewild ride.
Ambassadrice Pride depuis 2025
