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Sherry Jae Ebere (elle)

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Interview : Paul Hofman 

En roulant doucement en fauteuil roulant, Sherry Jae entre dans le salon de l’hôtel. Parmi les six ambassadrices, elle est sans doute la plus remarquable. Bébé, elle arriva fin des années soixante des terres de Biafra — alors déchirées par une guerre civile — aux Pays-Bas. Sherry Jae (53) a dû affronter bien des préjugés : elle était de couleur et avait eu la polio. Il y a huit ans, elle a découvert qu’elle était une personne trans. « Je suis une survivante. Point. »

Polio

Elle raconte doucement ses premières années. « Bébée, j’étais gravement sous-alimentée. À l’époque il n’existait pas de vaccin contre la polio. À Arnhem j’ai rencontré mes parents d’accueil. Ils m’emmenèrent à Naarden, où j’ai vécu une enfance merveilleuse. » Elle sourit en évoquant ses bêtises de jeunesse. Sherry Jae était une enfant curieuse, ouverte au monde. Son handicap n’a jamais été un obstacle, dit-elle. « Mes parents étaient stricts et m’encourageaient à faire les choses par moi‑même. Surtout mon père : si tu veux quelque chose, il faut te donner les moyens. » Ses paroles n’ont pas été vaines : elle prend un travail de livraison de journaux.

Même si cela l’a façonnée, elle admet que son père était parfois trop dur. « Il aurait pu se calmer un peu. »

Bêtises

L’école ne la passionne pas, elle préfère jouer. « Faire des farces, c’était plutôt mon truc. » Après le secondaire, elle entre dans la vie active. À 21 ans elle quitte le domicile parental. « Je voulais aller en ville. Être indépendante. » Elle emménage à Amsterdam Zuidoost, un quartier où se côtoient plus de 170 nationalités. « J’y suis bien. Mais j’ai aussi constaté que le seuil de tolérance y est bas. » Elle ne s’y est jamais sentie en danger, mais elle a vu des choses désagréables autour d’elle. Elle marque une pause.

Quels sont ses projets ? Ses yeux s’illuminent quand elle dit avec enthousiasme qu’en tant qu’ambassadrice de la Pride elle se consacrera à la visibilité des personnes trans, des migrants trans et des personnes en situation de handicap. « Dans la communauté LGBT+ nous sommes parfois perçus comme des intrus, mais je veux montrer que nous existons. Pour beaucoup, c’est encore méconnu. Je veux changer cela. » En tant qu’ambassadrice, elle peut faire la différence.

Effet « wow »

Quand on lui a proposé ce rôle, Sherry Jae n’a pas hésité une seconde. « J’ai eu un vrai moment wow. C’est un tel honneur. Je serai partout pendant la Pride et je travaillerai ardemment à la visibilité. »

Elle-même, militante engagée, travaille auprès de Trans United Europe où, au bureau d’Amsterdam, elle est l’œil qui voit tout. « Je suis un peu la touche‑à‑tout. » Les personnes trans peuvent venir y poser toutes leurs questions. « On peut y discuter avec d’autres personnes trans biculturelles et y trouver une oreille attentive. » Elle souligne que les personnes trans peuvent se retrouver dans des situations vulnérables et complexes. « C’est pourquoi notre action a une valeur inestimable. »

Sa couleur, son handicap et son identité de genre la rendent unique. En riant : « Je n’ai encore jamais rencontré un deuxième moi. » En 2005, elle jette définitivement ses béquilles. Elle se réjouit d’être depuis lors en fauteuil roulant. « La qualité de ma vie s’est améliorée. J’ai retrouvé mon autonomie. » Retrouver la maîtrise de sa vie a été très important pour elle.

Quel est son credo ? Sans hésiter : « Ne fais jamais de ton cœur un tombeau, dis les choses clairement. Et ne te laisse jamais traiter comme de la vieille vaisselle. » Lutter contre l’injustice lui va comme un gant. À propos d’elle‑même : « What you see, is what you get. » Dans la quarantaine, Sherry Jae comprend qu’elle est « différente ». « Ce n’a pas été un éclair dans un ciel serein, plutôt la confirmation des sentiments que j’avais : je suis une femme. »

Take Pride in Us

Peu après cette prise de conscience, elle entame sa transition. Ce fut un long parcours, mais elle assure que cela en valait la peine. « Je me sens bien comme ça. » Elle insiste sur sa fierté personnelle. Le thème de la Pride cette annéeTake Pride in uslui correspond tout à fait ainsi qu’à la communauté trans. « Mon rêve d’être pleinement heureuse s’est réalisé. Je l’ai arraché moi‑même. J’ai choisi mon chemin et dû livrer des combats. Mais cela en valait plus que la peine. » On ne peut imaginer meilleure représentante des intérêts des personnes trans. Elle est impatiente de commencer son travail d’ambassadrice. Elle reconnaît que beaucoup de choses l’attendent, mais elle est prête. « L’inclusivité passe avant tout. Je me bats pour cela. Nous comptons aussi. » Plus personne ne peut ignorer Sherry Jae Ebere.

Ambassadeur de la Pride depuis 2021.

Photo : © Jan van Breda Photography 2020