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Tieneke Sumter (elle)

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Interview : Paul Hofman

L’activisme coule dans les veines de Tieneke Sumter (57) depuis son plus jeune âge. Née au début des années soixante au Suriname d’une mère lesbienne, elle déménage aux Pays-Bas à six ans avec sa mère. Le nouveau pays lui plaît. C’est là qu’elle forge son esprit de lutte contre l’injustice. « Je m’engage à plus de cent pour cent pour les personnes LGBTI+. »

Que personne ne soit surpris qu’elle devienne ambassadrice de Pride Amsterdam, c’est évident pour son entourage. Ses filles sont aux anges. C’est une reconnaissance pour son engagement en faveur des minorités. Elle réagit avec simplicité. « Quand on m’a proposé d’être ambassadrice, j’ai quand même dû reprendre mon souffle. » Ce qui la motive ? « Quand je vois quelque chose qui me déplaît, je dis ce que j’en pense. » Elle se montre alors obstinée et déterminée. « Il est important que nous, personnes LGBTI+, soyons visibles. » Être un modèle la remplit de fierté. « Si je peux sauver ne serait‑ce qu’une vie, je le ferai. » Elle n’oublie jamais la dimension humaine.

Engagée socialement

Son parcours ressemble à un long voyage. Elle passe ses années de maternelle à Paramaribo. Elle a six ans lorsque sa mère décide d’émigrer aux Pays‑Bas. « Mes parents ne vivaient pas ensemble. » Une grande partie de son enfance est élevée par sa mère.

Elles emménagent dans le quartier de Staatslieden où elle connaît une enfance agréable. Elle marque une pause en racontant que, à l’époque, beaucoup d’enfants noirs se voyaient conseiller d’aller à l’école ménagère au moment du choix du lycée. « Mon oncle était furieux. C’est grâce à lui que je suis entrée dans une école d’enseignement général à Osdorp. » Ce fut un coup de chance : Tieneke a pu développer pleinement ses talents. C’étaient les années soixante, pleines de vitalité. Elle profite pleinement de la vie. Son rêve de petite fille est de devenir institutrice. Mais se réalisera‑t‑il ?

Transmis de génération en génération

Après le lycée, Tieneke entre à l’Amsterdamse Sociale Academie pour se former en animation socioculturelle. « C’était ce que je voulais : aider les gens de manière concrète et en faire mon métier. » sourit‑elle. L’engagement social lui a été transmis dès l’enfance. « C’est dans mes gènes. Notre devise familiale : si tu peux aider quelqu’un, fais‑le. »

Elle n’a que dix‑sept ans lorsqu’elle fait son coming out. Le moment où elle prend conscience de ses sentiments pour les filles reste gravé très nettement dans sa mémoire.

Pas un drame

« J’étais en vacances au Portugal avec des amis. De retour aux Pays‑Bas, une fille du groupe m’a donné un baiser sur la joue. » Elle me regarde, attendrie. « Là, j’ai su. C’était ça. » Elles entament une relation. Pour sa mère, ce n’est pas une surprise totale. On retrouve chez mère et fille les mêmes traits.

Tieneke raconte qu’elle n’a jamais vraiment été complètement cachée. « Je pense que ma mère l’a toujours su, surtout quand ma compagne et moi passions tant de temps ensemble. » Au début de son adolescence, elle avait été amoureuse de son institutrice. « À l’époque, je n’y prêtais pas vraiment attention. » Rétrospectivement, ce n’a pas été ungrand drame.

Mati‑femmes

Quand elle confie « ça » à sa mère, avec qui elle a un lien fort, celle‑ci est bouleversée. « Elle craignait que je vive ce qu’elle avait vécu. Et qu’on me fasse subir de la discrimination. » Sa mère devient son principal soutien. Elle rayonne de fierté : « Elle et moi étions très proches. » En tant que lesbienne, elle est ensuite plus ou moins acceptée par sa famille. « Ma mère avait une vie sociale active et défendait lesmati‑femmes. » Tieneke explique : « Lemati‑mode de vie est perçu comme normal dans la société surinamaise. Les matisont des femmes qui ont (aussi) des relations sexuelles avec des femmes. Elles ne se reconnaissent pas forcément dans l’étiquette d’homosexualité. Ici, aux Pays‑Bas, l’identité est souvent liée à la sexualité. Dans chaque famille créole, il y a généralement unemati, une sorte de tante. « Dans la communauté surinamaise, c’est en grande partie accepté. Pour les hommes, c’est moins le cas. »

Activisme

Elle regarde devant elle, silencieuse. Puis dit : « Vers mes dix‑huit ans, je me suis engagée pour les droits des homosexuels surinamais. » En tant qu’étudiante à l’Académie, l’engagement social va de soi. En moins d’un an, elle devient la figure de proue de l’association. Après ses études, elle retourne au Suriname. Le sang appelle le sang, rit‑elle. « J’avais déjà un peu d’expérience militante. » Son énergie et son enthousiasme font leur effet. Son retour s’explique en grande partie par son année de stage au Suriname.

Contexte

Les exécutions de décembre ont profondément marqué le jeune pays au début des années quatre‑vingt. « J’ai toujours voulu revenir. Ma mère disait : je vis aux Pays‑Bas mais je vis au Suriname. C’était pareil pour moi. Le Suriname est mon pays, l’endroit où mon cordon ombilical a été enterré. » Le coup d’État militaire la marque profondément.

Elle y reste jusqu’en 2016 : « Au Suriname, tu peux être ce que tu veux, tant que tu ne le dis pas. » Heureusement, les choses ont évolué au fil des années. Tieneke occupe successivement des postes de responsable des politiques publiques puis de directrice d’une fondation qui lutte contre la violence faite aux femmes, et elle est active dans une organisation contre les violences sexuelles envers les enfants. Elle devient une intervenante appréciée dans le débat public.

Master

Au milieu des années quatre‑vingt‑dix, elle revient aux Pays‑Bas pour suivre une formation avancée en organisation, politique et management. De retour au Suriname, la dynamique Tieneke fonde une entreprise de formation et de conseil qui mène d’importants projets à l’interface des soins et du bien‑être. En 2008, elle obtient son master enPublic Health. « C’était une période fantastique. »

Aspect positif

Avec son ancienne compagne, elle élève ses deux enfants. « Jamais je n’ai été jugée pour cela, nous avons été entièrement acceptées. Depuis 2012, beaucoup de choses se sont améliorées au Suriname en matière d’homosexualité. » Elle reste cependant critique. « Sur le plan juridique et législatif, nous avons encore du retard. Il y a beaucoup à faire. Mais le soutien du secteur privé et de la société civile est important. » Elle se montre satisfaite de ces évolutions. « La société prend de plus en plus conscience que les personnes homosexuelles sont d’abord des êtres humains, qui ont droit à une vie digne sans cacher leur orientation. »

Matie

C’est aussi elle qui a contribué à la création du LGBTI‑platform Suriname. C’est un réseau d’organisations LGBTI coopérantes au Suriname, explique‑t‑elle. Pour sa contribution à l’émancipation des personnes LGBTI au Suriname, elle reçoit en 2017 le MATIE — Milestone Achieved Towards Internalizing Equality. Elle fait également beaucoup de bénévolat : Tieneke est membre du conseil d’administration des organisations LGBTI des Caraïbes et d’Amérique latine qui plaident auprès de l’Organisation des États Américains (OAS).

Aventurière

En 2016, elle retourne à Amsterdam. Sa fille cadette veut devenir pâtissière — cette formation n’existe pas au Suriname. « Je suis revenue pour elle. De plus, je me suis dit que si je voulais encore faire quelque chose, il fallait le faire maintenant. » Un grand pas, lui fais‑je remarquer. « Je suis plutôt aventureuse, ce n’était pas un énorme saut pour moi. » Elle travaille ensuite un an pour COC Nederland. « J’ai été cheffe de projet pour la région caribéenne. » Son contrat n’est toutefois pas renouvelé.

Tieneke baisse les yeux, fragile. On voit qu’elle regrette sa compagne. Puis : « Mon grand rêve, c’est qu’elle soit à la Pride. » Sa compagne est très fière d’elle. « We all take Pride in Tieneke. »

Le message qu’elle portera pendant la prochaine Pride : « L’égalité, c’est un verbe. Il faut l’incarner ensemble, l’inclusion vient des deux côtés. Engageons le dialogue. » Elle est impatiente de le porter en tant qu’ambassadrice. Une femme forte qui tiendra son rang pendant la Pride.

Ambassadrice Pride depuis 2021

Photo : © Jan van Breda Photography 2020